Peu de gens écrivent les lettres les plus importantes de leur vie en sachant qu’elles seront les dernières. Ignace d’Antioche l’a fait enchaîné, entouré de soldats romains, en route vers sa propre exécution. Ses paroles ont traversé les siècles parce qu’il écrivait en courant contre le temps.
Sa date de naissance est incertaine, les sources anciennes et modernes divergent entre les décennies 30 et 50, Ignace venait d’Antioche, grande ville de la Syrie romaine, et, selon la tradition, d’une famille païenne. La même tradition le relie à l’apôtre Jean et le décrit comme évêque d’Antioche pendant près de quatre décennies, à la tête de l’une des plus grandes églises du monde antique.
Vers 107, sous l’empereur Trajan, il fut arrêté et condamné à mourir dévoré par les bêtes dans l’amphithéâtre de Rome. Loin du silence, le long voyage sous escorte militaire devint la période la plus féconde de sa vie.
Escorté par dix soldats, qu’il appelait lui-même des léopards, il traversa l’Asie Mineure en écrivant des lettres aux églises le long du chemin. À Smyrne, puis à Troas, il rédigea en tout sept épîtres, six à des communautés chrétiennes et une à son ami Polycarpe.
Dans ces lettres, il combattit le docétisme, l’idée selon laquelle le Christ n’aurait fait que paraître souffrir, insistant sur la réalité de sa naissance, de sa mort et de sa résurrection. Il défendit aussi l’unité de l’église autour d’un seul évêque dans chaque ville, thème qui marquerait l’organisation chrétienne pendant des siècles.
Dans la lettre aux chrétiens de Smyrne, il employa pour la première fois, dans un document connu, l’expression église catholique, c’est-à-dire universelle. Dans la lettre aux Romains, il demanda aux frères de ne pas s’opposer à son martyre, se décrivant comme le froment de Dieu destiné à être moulu par les dents des bêtes.
Selon la tradition, il arriva à Rome et fut livré aux bêtes dans l’amphithéâtre Flavien, le Colisée, mourant vers l’an 107. Les historiens notent que cette localisation précise n’apparaît que dans des sources bien plus tardives et ne peut être confirmée avec certitude. Ses lettres furent réunies peu après par Polycarpe lui-même, à la demande de l’église de Philippes, et sont ainsi parvenues jusqu’à nous.
Tout, chez Ignace, n’est pas seulement matière à admiration. Ses lettres contiennent de dures polémiques contre ce qu’il appelait le judaïsme, un langage que les historiens lisent aujourd’hui comme l’un des premiers signes de tension entre chrétiens et juifs dans l’église ancienne. Son désir déclaré d’être dévoré par les bêtes intrigue aussi les chercheurs, certains y voient une ferveur si intense qu’ils la rapprochent de cas d’obsession pour la mort, plus que d’un simple exemple de courage. Une minorité d’historiens, par ailleurs, conteste encore l’authenticité ou la datation exacte des sept lettres qui lui sont attribuées.
L’histoire d’Ignace rappelle que la fidélité chrétienne s’exerce souvent sous la pression, et non malgré elle. Ses lettres continuent de former des pasteurs et des églises qui affrontent aujourd’hui la persécution, la prison ou l’isolement à cause de l’Évangile.