Peu de pasteurs ont marqué toute une nation sans jamais y avoir mis les pieds. John Robinson a formé le peuple qui allait fonder la Nouvelle-Angleterre, mais il est mort en Hollande, loin du Mayflower que son propre troupeau avait embarqué. Sa vie rappelle que diriger, parfois, c’est préparer d’autres à un voyage qu’on n’achève pas ensemble.
Né vers 1575 à Sturton-le-Steeple, en Angleterre, Robinson étudia à Cambridge et fut ordonné prêtre anglican en 1598. Son refus de se plier aux normes liturgiques imposées en 1604 lui coûta sa chaire et le rapprocha des séparatistes, des chrétiens qui rompaient avec l’Église d’Angleterre parce qu’ils la jugeaient encore prisonnière de formes romaines.
En 1606 ou 1607, il rejoignit la congrégation séparatiste de Scrooby, persécutée par la couronne anglaise. Il s’enfuit avec le groupe vers la Hollande, d’abord à Amsterdam, puis à Leyde en 1609. Là, il fut pendant seize ans le pasteur d’une communauté d’exilés qui atteignit trois cents membres, réunie en secret sous la menace constante de l’arrestation.
Le déménagement à Leyde révéla aussi les limites du mouvement séparatiste. En 1609, Robinson quitta Amsterdam pour échapper à la dissension provoquée lorsque John Smyth, chef d’une autre congrégation anglaise exilée dans la ville, adopta des positions baptistes et se rebaptisa lui-même, entraînant avec lui Thomas Helwys. Robinson écrivit des répliques contre ces positions. Des années plus tard, déjà à Leyde, lui et William Brewster aidèrent encore à apaiser une autre rupture séparatiste survenue à Amsterdam, celle de la dite Église Ancienne, dirigée par Francis Johnson, divisée en 1610. La fragmentation entre frères dans la foi était la règle, non l’exception, en ce temps-là.
Robinson soutint théologiquement le séparatisme dans des ouvrages comme A Justification of Separation (1610) et Of Religious Communion (1614), et défendit publiquement le calvinisme, aux côtés de professeurs de l’université de Leyde, lors d’un débat de trois jours contre le théologien arminien Simon Episcopius. Dans la pratique, il façonna un modèle de gouvernement ecclésial fondé sur la congrégation réunie, et non sur des évêques ou des hiérarchies distantes.
Dans ses premières années de séparatiste, il alla jusqu’à qualifier le ministère de l’Église d’Angleterre de faux et sans fondement biblique, position dure même pour les critères du mouvement. Avec le temps, il se modéra : il en vint à accepter des prières privées aux côtés de fidèles encore liés à l’église établie, un trait de tolérance peu commun chez les séparatistes de sa génération.
En juillet 1620, il prêcha le sermon d’adieu à la partie du troupeau qui partirait vers l’Amérique. La congrégation décida que les membres les plus jeunes partiraient d’abord, tandis que la majorité, avec le pasteur, resterait à Leyde jusqu’à pouvoir voyager plus tard. Le manque de ressources retarda aussi ce second voyage, qui n’eut jamais lieu. Robinson ne quitta jamais la Hollande.
Il mourut à Leyde le 1er mars 1625, à l’âge d’environ cinquante ans, sans voir ce que son ancien troupeau bâtissait de l’autre côté de l’Atlantique. Il fut enterré à la Pieterskerk, l’église où il prêchait depuis plus d’une décennie.
Dans son sermon d’adieu, il se dit convaincu que le Seigneur avait encore plus de vérité et de lumière à révéler de sa Parole. Cette invitation à ne pas enfermer la foi dans des formules définitives reste vivante : les pasteurs qui forment le caractère de ceux qui partent, même sans pouvoir les suivre, plantent des fruits que seul le temps révèle.