Imaginez un jeune homme de 25 ans, tout juste diplômé de Cambridge, qui écrit un essai pour remporter un prix académique et qui, en relisant son propre texte, n’arrive plus à dormir. C’est ce qui arriva à Thomas Clarkson, sur une route près de Wadesmill, en Angleterre, en 1785.
Né à Wisbech, fils d’un directeur d’école lié à l’Église anglicane, Clarkson semblait destiné à la vie ordinaire d’un clerc cultivé. Tout changea lorsqu’il remporta le concours d’essais latins de l’université de Cambridge sur la légitimité de réduire des personnes en esclavage contre leur volonté.
La recherche pour cet essai le confronta, pour la première fois, à la cruauté réelle de la traite des esclaves. En descendant de cheval sur cette route, il décida de consacrer sa vie à enquêter et à dénoncer ce qu’il avait découvert dans les livres.
Dans les années qui suivirent, il parcourut des ports comme Liverpool et Bristol, interrogea des milliers de marins et rassembla chaînes, fers et marques utilisés dans les cales des navires négriers. À Liverpool, il faillit être agressé par des marins payés pour le faire taire.
En 1787, il contribua à fonder le comité qui deviendrait la Société pour l’abolition de la traite des esclaves, aux côtés de quakers et d’anglicans. Ses recherches nourrirent les discours de William Wilberforce au Parlement, qui, sans ces preuves, aurait eu peu d’arguments à opposer aux intérêts économiques du commerce des esclaves.
Dans les dernières années de sa vie, Clarkson vit son rôle minimisé dans une biographie de Wilberforce écrite par les fils de celui-ci, qui l’excluaient presque de l’histoire du mouvement. Il répondit par écrit, avec une amertume évidente, et ne reçut des excuses formelles que peu avant sa mort. Les historiens y voient une certaine ironie : le propre récit de Clarkson sur la campagne, publié en 1808, tend à centrer son rôle personnel et à peu mettre en valeur la contribution pionnière des quakers, qui pétitionnaient déjà contre la traite depuis 1783, avant même qu’il ne s’engage dans la cause.
Il vécut assez longtemps pour voir la fin de la traite des esclaves dans l’Empire britannique en 1807 et, des décennies plus tard, l’abolition de l’esclavage dans les colonies en 1833. En 1846, quelques mois avant de mourir à 86 ans, il accueillit chez lui l’ancien esclave Frederick Douglass.
La vie de Clarkson rappelle que la foi chrétienne ne se limite pas aux bons sentiments : elle exige une investigation honnête, du courage pour visiter des lieux hostiles et de la patience pour soutenir une cause pendant des décennies. Ce modèle, la preuve au service de la justice, inspire encore aujourd’hui ceux qui combattent la traite humaine.